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Mister Tum
Catégories: Récits de voyage, Thaïlande
Comme chaque soir, j’entre à Sakon Nakhon, une nouvelle ville, avec un brin d’appréhension. La recherche de logement sur le tas n’est pas si difficile en Thaïlande, mais ma première nuit en la charmante compagnie des cafards a teinté d’un brin d’amertume le reste du séjour.
Je demande de l’aide à une restauratrice du coin. Elle envoie son fils pour me guider. Ce n’est pas la première fois qu’on m’escorte vaillamment de la sorte: la plupart des commerçants toucheront une commission si je décide de passer la nuit dans l’hôtel de leur choix.
Il m’emmène dans un hôtel spacieux, aux chambres énormes. Bien que le prix dépasse mon budget habituel, je n’ai pas l’énergie de courir la ville ce soir-là.
À la réception, Mister Tum, un gaillard jovial et enthousiaste qui semble avoir la cinquantaine bien qu’il aime à prétendre qu’il a 40 ans. Il ne parle pas un mot d’anglais, mais grâce à mes petits progrès, j’arrive à me faire expliquer où se trouve le marché, que je ne trouverai malheureusement jamais. Peu importe, un boui-boui bondé de thaïlandais attire mon estomac et se révèle être un excellent choix.
Repue, je regagne mes pénates temporaires et suis accueillie par Mr. Tum, qui se lance dans la conversation. Je bricole mes phrases comme je peux, j’utilise le calendrier et je torture ma mémoire: ça passe, on se comprend! Il me demande si j’aime boire, j’acquiesce: une bière ne me ferait pas de mal. L’oeil brillant, il m’indique le magasin juste en face, où je me procure nos boissons pour la soirée.
Mr. Tum me raconte qu’il se sent très seul: il n’est pas marié, et il n’a pas d’amis. Il avait une copine, il y a deux ans, mais ils se sont séparés, et depuis, il a déménagé et s’est lancé dans deux boulots à la fois: manager de l’hôtel, et propriétaire d’un petit magasin: celui d’en face! Dès qu’il finit avec l’un, il commence avec l’autre. Du coup, il ne rencontre jamais personne. Il aime sortir, boire un verre, s’amuser… mais même manger est devenu une sorte de plaie: pas drôle, quand on est tout seul. Alors il ne fait plus rien.
Je lui explique ce que je fais, mon travail, mes voyages, ma petite parenthèse de vie en Thaïlande et ébauche une liste de mes relations amoureuses passées. Impressionné de voir une fille voyager toute seule mais aussi s’amuser au travail, il est d’abord enthousiaste, puis une lueur de dépit passe dans son regard: il considère mon célibat.
‘Jeune fille, tu as 27 ans et tu n’es pas mariée. Tu voyages partout: c’est normal.’ Qui voudrait d’une compagne qui s’en va sans arrêt? Je vais finir comme lui, Mr. Tum, qui à 40 ans est tout seul, sans femme, sans enfants et plutôt désespéré.
‘Les filles thaï, elles aiment les étrangers, elles aiment les jeunes, elles aiment les hommes qui ont de l’argent.’ Mister Tum se trouve ennuyeux. Il me demande si le lendemain je veux bien l’aider à teindre ses cheveux pour masquer le trop de blanc qui le laisse paraître trop vieux.
Mr. Tum déteste sa peau: noire! ‘Toi tu as de la chance, jeune fille, le blanc, c’est beau! C’est ça que les gens aiment par ici.’ Bref, il est persuadé qu’il n’a plus aucune chance.
Mais il y a des gens dehors et dedans qui s’en fichent de la couleur de ta peau, Mr. Tum. Le noir, c’est beau, tout comme le blanc. C’est dans la tête, l’important.
J’explique à Mr. Tum que les jeunes hommes thaï, ils aiment aussi les jeunes étrangères, mais elles se révèlent souvent trop compliquées, différentes, incompatibles. Et, qui veut d’une fille qui n’est jamais là? Il a raison, moi non plus, je n’ai pas de grandes chances.
Mr. Tum me dit que je vais lui manquer. Il a apprécié boire une bière et grignoter un quelque chose en compagnie: ça faisait longtemps. Il essaie de me convaincre de rester à Sakon Nakhon pour que le lendemain, il m’emmène voir la ville et prendre un verre. Il me propose de me cuisiner un laab, chez lui. Il précise que je ne dois pas m’inquiéter, il est bien trop vieux pour moi, de toute manière: je suis son amie désormais, sa seule amie.
Quand je serai repartie, il se retrouvera à nouveau seul. ‘Tu vas te faire de nouveaux amis dans chaque ville: Mr. Tum ne va pas te manquer’, me dit-il. Il me montre mon téléphone, et me dit que ça ne servirait à rien de rester en contact: ‘Que nous dirions-nous? Comment vas-tu? Tu as déjà mangé? Tu me manques, point.’
Le lendemain, je m’éclipse, en silence. J’ai un pincement au coeur pour Mr. Tum, qui n’aura pas pu me cuisiner un délicieux plat, ni se faire teindre les cheveux, mais je dois reprendre la route: elle va être très longue.
À suivre…
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