Après avoir accueilli les explorateurs, les baleiniers, trappeurs et prospecteurs de toutes nationalités, le magnétique Spitzberg – sous tutelle norvégienne – attire désormais un nombre croissant de touristes en quête de cet indéfinissable étourdissement émanant de l’espace, de la glace, de la pierre et d’une lumière exaltant la grisaille. A la recherche aussi du silence et de la solitude d’où surgit tout d’un coup la vie. C’est un vieux rêve que je réalise aujourd’hui, en débarquant à Longyearbyen, dernier aéroport avant la croisière sur l’Ocean Nova, navire danois construit il y a 20 ans pour naviguer dans les eaux froides de la côte Est du Groenland. Un panneau situe la petite cité minière, à 2h 40 de vol d’Oslo. A noter la mise en garde contre les ours blancs, dont certains s’enhardissent jusqu’aux alentours de la petite école (d’où les grillages qui en protègent le préau!)
Fondé en 1906 par un pionnier américain nommé John Munroe Longyear, le bled a hérité d’un nom aux consonances appropriées: l’année – et surtout l’hiver – doivent y paraître bien longs. Cafétéria, poste, quincaillerie, banque ou salon de coiffure constituent les points de rencontre d’un vase clos où tout le monde se connaît. A des prix souvent prohibitifs, les voyageurs trouvent le long d’une main street emblématique de quoi se ravitailler et s’équiper pour l’exploration des grands espaces nordiques. Au-delà, ce ne seront plus que glace, toundra, pierre et neige. Ceux qui espéraient un théâtre, une disco ou un stade de foot en seront donc pour leurs frais. Mais ils s’étonneront sans doute du bon niveau des quelques hôtels – comme le Radisson Blu et le Rica Spitzbergen Funken – implantés entre les habitations standardisées et les motoneiges en pagaille.
Le musée du Svalbard révèle le récent passé de Longyearbyen, de la trappe à la mine. Autre rappel des charbonnages, à l’extérieur: les vestiges du système de transport du minerai. Foreuses et wagonnets rouillés animent la place de jeux jouxtant la chapelle, au grand bonheur des nombreux enfants de la communauté.
Suivant le fil des gravures et illustrations, je découvre les premiers explorateurs des grands espaces arctiques et ceux qui leur ont succédé: des scientifiques russes et suédois – entre autres – mais aussi des Français comme Jean Malaurie, plus motivés par l’ethnologie que par l’exploitation effrénée de la faune et des richesses souterraines. A noter qu’avec les deux conflits mondiaux, puis la guerre froide, des bases ont aussi été implantées par pur intérêt stratégique. Puis revinrent des individus soucieux de se confronter à leurs propres limites, les voyages dangereux constituant – après les champs de bataille – le nouveau révélateur des tempéraments héroïques.
Si le capitaine de l’Ocean Nova annonce une escale monégasque, ce n’est pas qu’il a abusé de la vodka au point de confondre l’immense muraille bleutée profilée à l’horizon avec le skyline de la Principauté. Ce glacier démesuré a été baptisé Monaco en reconnaissance du soutien des Grimaldi aux grandes expéditions nordiques menées au tournant du XXe siècle. Détaché du navire, mon minuscule zodiac va faciliter l’approche d’un front haut d’une bonne trentaine de mètres sur environ 6 kilomètres de large. Une coquille de noix pour fixer l’échelle.
La navigation se poursuivra le long de la célèbre Baie de la Madeleine, dont la couronne dentelée a sans doute inspiré le terme de Spitzberg (montagne pointue) à Willem Barents, à qui l’on attribue la découverte (ou redécouverte moderne) de ces terres, en 1596. Un mémorial y a été dressé au siècle dernier en l’honneur des marins et chasseurs de baleines morts sous ces latitudes.
Les baleines, justement…l’estimation de 65’000 d’entre elles exterminées en 150 ans par les seuls Bataves donne la nausée. Elle rend plus précieuse encore la soudaine observation de trois d’entre elles – les fameuses baleines bleues, les plus grosses et les plus rares – dans le sillage du bateau.
Un peu plus loin, foulant la toundra, je m’étonne de trouver autant de traces de vie dans un environnement si rude: abondante et diversifiée, la flore fait le bonheur de quelques connaisseurs amateurs de lichens et autres plantes alpines.
Je m’émerveille de la présence de tant d’oiseaux – guillemots, eiders, sternes et autres Macareux – et du petit renard polaire si peu farouche à portée de mon objectif.
Mais qu’en est-il de la vedette tant attendue, celle dont l’approche in situ justifierait à elle seule mon voyage: l’ours polaire ? Le naturaliste canadien Marc Hébert, qui m’accompagne, se veut rassurant : “Le dernier recensement effectué dans cette zone de la mer de Barents était de plus de 3’000 individus. Nous avons donc autant de chances d’en croiser bientôt que de voir des lions dans un safari africain. Cependant, la banquise recule sous l’effet du réchauffement climatique, à un rythme qui pourrait bien générer sa fonte totale d’ici 2050. Il nous faut donc nous rapprocher de plus en plus du pôle Nord pour rejoindre le biotope de cet animal toujours en quête de phoques à accrocher entre deux plaques de glace”.
De fait, à 80,30° de latitude nord, le miracle se produit: des scènes que je n’oublierai jamais, et que j’ai immortalisées pour vous en vidéo.
PRATIQUE
Plusieurs croisières estivales sont organisées annuellement par divers voyagistes. Aux paquebots, les amateurs de découvertes sportive et scientifique préfèrent des bateaux de taille plus modeste, garants d’une meilleure approche côtière. Compte tenu des contingents limités, il est conseillé de réserver plusieurs mois à l’avance. Les forfaits standards comprennent – outre le transport aérien – le séjour hôtelier, les excursions et la pension complète à bord.











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